Son paletot vert

En séance de dédicaces de mon premier roman, Gourmande, traitant des violences faites aux enfants et de leurs séquelles sur les vies adultes, je fais la rencontre émouvante d’une dame au paletot vert.

Scène de dédicace de Gourmande (c) Enilorac photography

 

Elle portait un gilet vert d’eau. À La Réunion, on dit « paletot ». C’est un de mes mots préférés, je ne sais pas pourquoi. Il roule bien en bouche et je lui trouve quelque chose de douillet, désuet et chaleureux. Un paletot, c’est le câlin d’une mamie, le petit verre d’eau sucrée, la mangue juteuse coupée avec précaution.

Elle portait un paletot vert, donc. Un gilet visiblement tricoté main.

Elle tournait autour de la table depuis un moment. Tentait de s’immiscer parfois dans les conversations des lecteurs venus se faire dédicacer mon roman. Puis elle s’est éloignée, est allée profiter du buffet offert par la librairie.

Je commençais à ranger mes affaires, presque prête à partir, quand elle m’a interpellée.

– On peut se parler un peu ?

Bien sûr qu’on pouvait se parler. Bien sûr, que je pouvais l’écouter.

Elle portait un paletot vert d’eau et un chagrin lourd à ployer. Mon livre évoquait les violences faites aux enfants ? Elle pouvait en parler, elle, de la violence. Elle connaissait bien la question. Elle la connaissait au plus profond de son ventre. De ce ventre qui avait porté de nombreux enfants. De ce ventre qui avait porté cet enfant qu’elle ne verrait plus. Cet enfant qui avait préféré mourir plutôt que de grandir avec le poids des violences.

Elle portait un paletot vert et un rire cristallin, mutin, curieusement joyeux, s’échappait régulièrement de sa gorge, comme pour jeter une poignée de paillettes multicolores sur la noirceur de son histoire. Elle s’est soudainement levée. Est allée fouiller dans un gros sac plastique qu’elle avait rangé à la caisse. Est revenue avec une enveloppe blanche.

Là, sur cette table de dédicace, la dame au paletot vert me montre ses photos de famille, les prouesses sportives de l’un, les espoirs musicaux de l’autre, l’élégance de ce fils disparu. Je la vois chercher dans mon regard l’approbation. Elle a essayé d’être une bonne mère, non ?

L’heure tourne, et nous devons partir. Je la salue et remonte la rue à pieds, la tête pleine de photos d’une famille que je ne connais pas et le cœur serré d’une douleur que j’ai accueillie.

Le contraste avec le bar du théâtre où je me rends ensuite m’apparaît alors trop violent. Jouer le jeu des mondanités. Écouter un avis sur mon petit texte publié. Tout ça me semble d’une insupportable vacuité. Je suis encore avec la dame au gilet vert. Je me demande pourquoi elle se promène avec ses photos de famille dans un sac plastique. À quoi ressemble sa vie ?

Et puis arrive cet homme, pédophile jugé et condamné. Il me salue et me félicite pour mon livre. Le souffle me manque. Les mots aussi. Je rêve d’un grand paletot vert où me lover.

 

Isabelle Kichenin

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Auteure et rédactrice. Ile de La Réunion
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