Lignes d’écriture

Quelque part, à La Réunion, dans les années 60, un petit garçon s’applique à ses lignes d’écriture pour oublier la faim. Travail de fiction en cours en vue d’un roman.

Bureau d’écolier – CCO domaine public

 

Aujourd’hui j’ai attrapé une sauterelle. Tous les garçons me couraient après dans la cour de l’école. Ils allaient me la prendre. Ils sont plus rapides que moi. Forcément, je suis si petit. La cloche a sonné et j’ai englouti la sauterelle. Ça croquait encore sous mes dents quand je suis entré dans la classe. La maîtresse m’a vu mâcher et elle n’a rien dit. Je crois qu’elle m’aime bien. Je m’applique fort aussi. Mes cahiers sont propres. Mon écriture fine et bien tracée. Je serre bien ma plume entre mes doigts. Je dose bien l’encre. Je me concentre très fort sur ces lignes d’écriture, comme pour mieux déplacer mon esprit de mon estomac à mes mains. Ne penser qu’à ces lignes. Oublier les gargouillis qui crispent mon ventre. Oublier les spasmes qui remuent le vide de mon estomac.

a.a.a.a.a.a. a.a.a.a.a.a. a.a.a.a.a.a. a.a.a.a.a.a.

b.b.b.b. b.b.b.b. b.b.b.b. b.b.b.b. b.b.b.b. b.b.b.b.

C’est rond un « b ». C’est bon. Comme une cuisse de poulet.

 

c.c.c.c. c.c.c.c. c.c.c.c. c.c.c.c. c.c.c.c. c.c.c.c. c.c.c.c.

C’est drôle un « c ». Ça ressemble à une bouche ouverte. Une bouche qui va mordre. Qui va croquer.

 

d.d.d.d.d.d.d.d. d.d.d.d.d.d.d.d. d.d.d.d.d.d.d.d. d.d.d.d.d.d.d.d.

« D » comme dents. À quoi elles me servent mes dents ? Je les utilise si peu. Peut-être que celles que j’ai perdues ne repousseront jamais ? Peut-être que mon corps a compris que ça ne servait à rien puisque je ne mange presque plus ? Peut-être que mon corps économise son énergie pour me garder en vie ? Vivant mais sans dents…

– Lucien ! Tu es encore en train de rêver !

– Non madame. Pardon madame.

– On ne dit pas « pardon madame », mais « je vous prie de bien vouloir m’excuser, madame ». Répète !

– Je vous prie de bien vouloir m’excuser madame.

– Tu m’écriras une page de « d » pour demain.

– Oui madame.

Une page de dents inutiles. Ça m’occupera l’esprit pendant que mon estomac digèrera le quart de queue de sardine et la cuillère de riz que le foyer nous sert chaque soir. Inutile de saliver, ma bouche ! Il n’est même pas quatre heures. Si tu salives, les gargouillis vont se faire plus bruyants et je n’arriverai plus à me concentrer !

 

f.f.f.f…. J’aime bien le « f ». Tout en courbes et en finesse. Il me donne envie de voler.

 

La nuit je vole parfois. Mon corps devient si fin qu’il s’évapore entre les barreaux des fenêtres. Je touche les étoiles. Je ris très fort. Papa me fait tourner comme un avion. Jean-Claude rigole aussi. Même maman Joséphine a l’air contente.

Elle me manque. Je n’aurais jamais imaginé qu’elle me manquerait.

Maman Joséphine n’est pas une maman comme celle des histoires que nous lit la maîtresse. Maman Joséphine n’a pas de câlins au bout de ses bras. Au bout de ses bras, elle a une bouteille et parfois aussi une savate ou une ceinture qu’elle fait claquer très fort sur mon dos, mes fesses, mes cuisses. Quand ses bras se mettent à claquer, je ferme les yeux et je serre les dents très fort. J’essaie de ne pas crier. Je sais que si je crie, c’est pire. Je serre les dents très fort et je retiens ma respiration. J’essaie de disparaître. Et je disparais pour de bon ! Maman Joséphine ne me voit plus. Elle reprend sa bouteille. Se met à chanter. À rire parfois aussi. J’aime bien quand elle rit. Parfois on rit avec elle, Jean-Claude et moi. Et on a vraiment l’impression d’être une famille.

 

Isabelle Kichenin
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isabellekichenin
Ancienne journaliste, consultante en communication culturelle, tricoteuse de mots. Ile de La Réunion
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  8 comments for “Lignes d’écriture

  1. Julnar
    6 mars 2017 at 11 h 27 min

    De la sauterelle engloutie à Maman Joséphine …je suis encore en train de rêver…
    Vous devez certes aller plus loin ..et on s’y attend.
    Incipit bien réussi.

  2. Ianjatiana
    6 mars 2017 at 13 h 25 min

    ça donne envie de lire la suite, le début…le tout!

  3. Dominique Alincourt
    7 mars 2017 at 16 h 56 min

    Isabelle,
    Je crois que quand tu tiens une histoire, surtout quand l’écriture est fluide comme la tienne, que tu sais moduler, entrer dans les détails, les descriptions, faire naître l’émotion, écrire les images, alors il peut être temps de te faire à toi ce que Cocteau faisait à Raymond Radiguet : s’enfermer jusqu’à ce que tu enfantes ton livre et que tu lui laisses vivre sa vie… Le moment viendra où j’en ferai autant, car c’est si essentiel…
    Courage force ténacité pour toi
    Bises
    Dominique

    • isabellekichenin
      7 mars 2017 at 17 h 12 min

      Merci pour ce bel encouragement! Je ne rêve que de ça: m’enfermer pour écrire … Il faudrait que je trouve un mécène pour remplir mon frigo 😉

  4. Dominique ALINCOURT
    7 mars 2017 at 18 h 45 min

    C’est bien de ce choix là dont il s’agit rêver sa vie ou vivre ses rêves…
    Richard Erdoes, je crois que c’est in « par le pouvoir du rêve » nous dit que pour les Indiens d’Amérique, l’homme le plus riche est celui qui n’a rien, à qui il reste un pagne… Au Japon, le summum est le zen, espace dépouillé… Ces vides de matières sont-ils si vides ? Certes, nous devons manger, dormir… Mais avons-nous tant de besoins ou alors la société de consommation ne nous leurre-t-elle pas en nous faisant consacrer nos vies à autant de matière bien creuse, si ce n’est vide de vie au moins… Qu’est-ce qui importe le plus être ou avoir ? ces mots là soumis à ta sagacité… Tu sauras faire les bons choix, les tiens…

    • 7 mars 2017 at 18 h 50 min

      Entièrement d’accord avec toi. Apprendre la sobriété heureuse 🙂

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