« Chers parents, je vous dois tout » : cœur de vinyles

Je n’ai toujours pas de platine. Alors, je regarde les disques vinyles. Je leur ai acheté une étagère. Je les ai classés. Ce soir je les regarde et j’accompagne mes souvenirs de bandes sons glanées sur Youtube. Otis Redding et Percy Sledge accordent mes jambes au rythme de mon cœur et réapprennent à mon visage la légèreté du sourire enfantin.

 

Notre héritage à mon frère, ma soeur et moi : les quelques vinyles de nos parents réapparus après 20 ans de disaparition. (c) IK

Mon frère et ma sœur doivent certainement réagir comme moi. Comment faire autrement quand chaque dimanche, papa, ancien batteur d’un improbable petit groupe, nous alignait tous les trois et nous apprenait les chorégraphies rythm’n’blues ?

 

Ce soir je regarde à nouveau les quelques 33 et 45 tours miraculés et toutes les fêtes familiales me reviennent. Le Groupe folklorique de La Réunion, les Jokarys, la Compagnie créole, les Ségatiers de l’île Maurice, Oriental hit parade … Nuits de danse et de rire. Brassens, Renaud, chantés en chœur chez les bonnes sœurs à Cilaos, pastis et punch sur la table, cendriers débordant de mégots.

 

 

L’album de Gainsbourg manque à l’appel mais le souvenir reste. Celui d’une soirée passée à la maison sans les parents devant Dallas, son de la télé coupé, et tentant maladroitement de faire correspondre les mouvements de lèvres de JR Ewing aux paroles d’un morceau de 35 secondes du grand Serge, religieusement posé sur la platine.

 

 

Ce soir je retrouve aussi le 33 tours familial de Ziskakan. Je découvre que tout le texte de la pochette est écrit en créole et ça me bouleverse. L’album date de 1981. Pour les non Réunionnais, il faut replacer ce disque dans le contexte de l’époque. Le maloya (musique au rythme ternaire héritée de l’esclavage longtemps jouée clandestinement), était encore discret. Quant à la langue créole, elle n’était admise ni à l’école, ni dans les administrations.

 

 

Et puis, parmi les 45 tours, entre Johnny, Christophe, Julie Driscoll, j’affronte à nouveau cet improbable titre de Jeanne-Marie Sens « Tant et tant de temps ». C’est curieux comme une chanson mièvre peut faire sens au contact de la vie.
/ Le temps qu’il faut pour se connaître / Le temps qu’il faut pour naître et pour mourir aussi / ne sont que le temps d’une vie /

 

 

Quand on a retrouvé les disques, c’est celui-là qui m’a donné envie de pleurer. À nouveau. Deux heures plus tôt, je pleurais déjà comme une enfant. Et je sentais mon frère pleurer sur le banc derrière moi. Je le sentais contenir ses larmes. Je le sentais tenter de préserver ses enfants de son chagrin. Comme moi.
Deux heures plus tôt, lui et moi pleurions notre mère à l’église. Deux heures plus tôt, lui et moi recevions notre baptême d’orphelins. Ma sœur l’avait reçu la veille, et de façon plus violente, sans doute. Notre chagrin à nous se voyait étouffé par les 10 000 km et la journée qui nous séparaient de l’incinération de notre mère à Hauteville-les-Dijon.
On pleurait, donc, deux heures plus tôt, mon frère et moi, sur les bancs de l’église de La Bretagne, à Saint-Denis de La Réunion. Et puis on a retrouvé les disques. Et on a ri. On a ri de bon cœur, comme quand on était enfants. Parce qu’on avait retrouvé une partie des disques familiaux qu’on croyait volés depuis 20 ans. Et parce qu’on les avait retrouvés chez les meilleurs amis de nos parents. Je ne sais pas ce que s’est dit mon frère. Moi je me suis dit que Léonard et Eugénia, papa et maman, devaient bien se marrer quelque part autour de nous, et nous glisser comme ça – mine de rien et mine de crayon – que la vie sans rire, sans amour et sans fête, ressemblait à une belle discothèque de vinyles sans platine.

Ce soir je regarde à nouveau les disques retrouvés il y a presque quatre mois, et je découvre Hamidou Ouedraogo, « le chanteur voltaïque et sa guitare Yamaha ».

 

 

Je n’ai pas souvenir d’avoir entendu ce disque à la maison, pourtant acheté par mon père en 1977. En découvrant sur Youtube ces sonorités sahéliennes, j’entends mon intérêt pour l’Afrique et sa musique, révélé il y a 15 ans, après mes périodes punk, rock, chanson française. Je souris, je remercie … et je pardonne.

Chers parents, je vous dois tout.

Isabelle Kichenin
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Journaliste en débardeur - Insulaire jusqu'au bout des ongles - Gourmande de découverte et belles rencontres - Titillée par la création artistique et ses rapports à la société, les comportements, usages et mouvements sociaux, la condition féminine et son évolution.
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  2 comments for “« Chers parents, je vous dois tout » : cœur de vinyles

  1. SULLY
    5 janvier 2017 at 11 h 56 min

    Émouvant… Comme souvent les rencontres sous le soleil des brocantes, au moment où l’on découvre le peu d’attachement – ou l’inverse – du petit fils avec les vinyles du grand père qui vient d’ mourir et qui sont en train de se gondoler, surement, sous le feu de midi…Comme ses moments – souvent – où l’on découvre telle attention affectueuse, délicate pensée, écrite, toujours signée, datée,, au dos de la pochette… Et ses p’tits bouts d’ papier qui s’échappent de la pochette, une carte à jouer, une carte postale, une photo jaunie, un vieux billet de la loterie nationale, un ticket d’ bus ou encore – la semaine passée – le décompte d’une partie de belote, avec ses quatre colonnes bien remplies…

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