Chantal et Em-a, femmes courage

Citoyennes militantes, Chantale et E-ma souhaitent contribuer au changement dans leurs pays, le Congo et le Tchad. (c) Isabelle Kichenin

Citoyennes militantes, Chantal et E-ma souhaitent contribuer au changement dans leurs pays, le Congo et le Tchad. (c) Isabelle Kichenin

 

Chantal Faida Mulenga-Byuma vit au Congo (RDC) et Rendodjo Em-a Moundona au Tchad. Deux sacrées personnalités, forgées par les guerres et conflits, rencontrées à Abidjan lors d’une formation. Portraits croisés de femmes africaines « dobout »*.

Un sourire aussi franc et généreux que son verbe. Chantal Faida Mulenga-Byuma fait partie de ces femmes sur lesquelles on se retourne, même au milieu de 67 blogueurs réunis en formation à Grand Bassam. Invitée à assister à la conférence de presse organisée par RFI à Abidjan dans le cadre du vingtième anniversaire de la présence de la radio française sur les ondes ivoiriennes, la blogueuse congolaise a attisé ma curiosité. Pas impressionnée pour deux sous par l’aréopage d’officiels et de journalistes, elle interpellait la directrice de RFI et le représentant de France 24 sur la très faible présence de spécialistes africains et féminins sur leurs antennes.

Il n’en fallait pas plus pour débuter une passionnante « soirée filles » dans la chambre que je partageais, lors de cette formation Mondoblog, avec la Tchadienne Rendodjo Em-a Moundona, autre forte personnalité du groupe. « Quand Dieu est là, inutile de parler avec l’ange , rigole E-ma, amusée par le culot de son amie. Cette question trotte dans la tête de nombreux Africains, surtout quand il y a des crises et qu’ils nous envoient des experts en complet déphasage avec nos réalités », argumente-t-elle.

L’argumentation, ça les connaît. Chantal et E-ma, inséparables durant les dix jours de formation, ont émaillé les dîners et pause café de leurs débats vifs et colorés. Ces deux-là ne s’étaient jamais vues avant, mais se connaissaient déjà très bien grâce à la plateforme Mondoblog. Elles ont chacune découvert l’univers de l’autre à travers ses écrits et ont très vite senti des affinités. Et pour cause.

« On a marché à pied pendant toute une journée

et dormi dans la forêt, sans couverture. J’avais 6 ans »

Chantale: "J’ai commencé à bloguer pour dénoncer les violences sexuelles". (c) Isabelle Kichenin

Chantal : « J’ai commencé à bloguer pour dénoncer les violences sexuelles ». (c) Isabelle Kichenin

À 26 ans, Chantal partage ses pensées sur la crise congolaise depuis trois ans et a rejoint la plateforme Mondoblog l’an dernier. Son franc-parler sur son blog personnel lui a valu de perdre son emploi. « J’ai continué. Je n’aime pas la pensée unique », confie-t-elle. Depuis, elle a rebondi. Elle s’investit en tant que bénévole dans l’association Uwema, qui accueille des femmes et des enfants vulnérables et leur dispense des formations.

Chantal contribue également au site de RNW, radio hollandaise et travaille à temps partiel dans une banque. « Je suis d’une famille de huit enfants. Mon père est retraité d’une ONG et ma mère couturière. Depuis qu’on a terminé nos études, on doit contribuer aux charges familiales, ce qui fait des emplois du temps chargés », raconte-t-elle.

Malgré son agenda surbooké, Chantal met un point d’honneur à alimenter son blog, Kongo Yetu (notre Congo). « J’ai commencé à bloguer pour dénoncer les violences sexuelles. Les femmes violées par les rebelles sont rejetées par leur mari. Ils ne veulent pas partager leurs femmes avec un berbère. J’aimerais aider. Moi, c’est la souffrance qui m’a fortifiée. Aujourd’hui je n’aimerais pas que ma progéniture souffre », explique-t-elle.

 « Je suis persuadée que ça va changer.

Et ça va changer avec moi »

Derrière son sourire communicatif et sa douceur, Chantal porte les stigmates d’une histoire douloureuse. Congolaise née au Rwanda, elle a vécu sa première fuite en 1994. De retour au Congo, elle a dû à nouveau fuir la guerre en 1996. « On a marché à pied pendant toute une journée et dormi dans la forêt, sans couverture. J’avais 6 ans. Je m’en souviens très bien », confie-t-elle. En 1998, nouveau conflit. La famille ne fuira pas, mais vivra dans la peur. Puis 2009, 2012. « En grandissant, je me demandais pourquoi il y avait la guerre dans mon pays », raconte-t-elle.

Chantal s’intéresse donc aussi à la politique, « car tout par de là ». « Tant que c’est instable et qu’il n’y a pas de cerveaux qui tournent, tout est bloqué. Mais je suis persuadée que ça va changer. Et ça va changer avec moi. Je commence à changer quelque chose à mon petit niveau, dans mon quartier.

Citoyenne militante, elle affirme ne pas être tentée par la politique, « pour l’instant ». En revanche, elle s’avoue tentée par « le business », « pour créer de l’emploi, car le chômage est très élevé ». Sa devise sur Facebook témoigne de son énergie inébranlable : « J’ai l’obligation avant de mourir de rendre ce monde meilleur que je ne l’ai trouvé ».

 « J’ai dû enjamber des cadavres,

un enfant dans les bras, pour sauver ma peau. »

Rendodjo E-ma: "le changement, c’est aussi ce que moi je fais, ce que l’autre fait ". (c) Isabelle Kichenin

Rendodjo E-ma : « Le changement, c’est aussi ce que moi je fais, ce que l’autre fait « . (c) Isabelle Kichenin

Apporter sa pierre à l’édifice d’une société meilleure. C’est aussi l’ambition de Rendodjo Em-a Moundona. Fille de journaliste, cette Tchadienne trentenaire vit aujourd’hui en Allemagne, où elle a suivi son mari. Passionnée par l’écriture, elle a publié deux recueils de poèmes et nouvelles, puis tenu le journal de l’Union des étudiants tchadiens. « Mon père ne voulait pas que j’étudie le journalisme. Les jésuites, chez qui j’étudiais, voulaient que je fasse Sciences Po, mais mon père ne voulait pas que sa fille soit politologue. « Ils vont me la tuer », disait-il. Alors j’ai étudié la sociologie avec option journalisme puis j’ai travaillé à l’Observateur, hebdomadaire tchadien, jusqu’en 2009.

En 2007, elle y dénonçait les exactions d’une unité de police et faisait l’objet de menaces et pressions. C’est à cette époque qu’elle rencontre son mari, ingénieur agro-forestier, au Tchad pour raisons professionnelles. En 2009, elle le suit dans ses missions dans divers pays, puis décide de se poser en Allemagne pour préparer l’avenir et entame des études d’infirmière en gériatrie.

« Cette solidarité familiale africaine, c’est notre sécurité sociale à nous.

Chez nous, un adulte ne dort pas dans la rue. »

L’envie de fustiger, dénoncer, ne la quitte pas. Elle crée donc un blog personnel, puis rejoint Mondoblog. « En 2008, j’ai dû fuir au Cameroun avec mes nièces et mes sœurs. J’ai dû enjamber des cadavres, un enfant dans les bras, pour sauver ma peau. Quand tu vis ça, tu te dis qu’il faut que ça change. Et le changement, c’est aussi ce que moi je fais, ce que l’autre fait », confie-t-elle.

Décidée à rentrer au Tchad pour être utile, E-ma porte un regard africain sur l’Europe. « C’est un beau monde. La nature est préservée et la sécurité sociale est appréciable. Mais ce n’est pas mon monde. Culturellement, il me manque quelque chose. Cette solidarité familiale africaine, c’est notre sécurité sociale à nous. Chez nous, un adulte ne dort pas dans la rue. Et le rapport au temps… Je ne sais pas derrière quoi ils courent, mais mes collègues allemands n’ont jamais le temps de prendre un pot après le boulot. Je sais que vivre en Afrique quand on a connu l’Europe est un défi, mais je reste l’enfant de l’Afrique », assure-t-elle.

Utile à son pays, E-ma l’est déjà. Elle est en train de monter une bibliothèque gratuite pour les enfants à Ndjamena et planche sur un projet de web laboratoire avec trois autres blogueurs tchadiens pour pallier l’absence de données numériques dans son pays.

Le numérique se pose d’ailleurs comme un formidable outil d’action pour Chantal et E-ma. Au sein de Mondoblog, elles ont créé un groupe privé de blogueuses sur Facebook et travaillent ensemble à des billets collectifs traitant de thématiques féminines, parfait exemple de ce blog mondial, citoyen et engagé.

*Dobout : debout

 

 

 

 

 

 

 

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isabellekichenin
Auteure et rédactrice. Ile de La Réunion
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  15 comments for “Chantal et Em-a, femmes courage

  1. Chantal Faida
    12 mai 2014 at 16 h 15 min

    Isabelle, la reine,la perle merci infiniment pour cette dédicace.
    Tu mérites toutes les fleurs et louanges du monde. Ce texte est l’exemple parfait de ton engagement et amour pour l’Afrique prospère. Les mots sont faibles, Juste celui-i, Aksanti, (swahili pour dire merci).

    • isabellekichenin
      12 mai 2014 at 17 h 26 min

      Aksanti à toi, charmant « mouton noir » ! Hâte de participer aux réflexions de votre groupe féminin 🙂

  2. Emile Bela
    13 mai 2014 at 10 h 27 min

    J’ai découverts ton blog grâce à ton billet « Africa, son Afrique » que je relis chaque fois que j’y suis de passage. Je me demande comment je n’avais pas connu plus tôt ce blog. Je t’assure de ma présence ici chaque fois pour lire quelque chose de nouveau, de bien.

    Chantal, rien de ce que tu as dis d’elle dans ce billet n’est exagéré. Je crois que tu as plutôt été modeste. Elle a du talent et je le lui reconnais, je veux dire juste comme Em-A.

    Amitiés

  3. Rose Roassim
    13 mai 2014 at 10 h 38 min

    très beau à lire Isabelle. ce sont mes préférées celles – là.

  4. 13 mai 2014 at 11 h 00 min

    Isabelle, aksanti, merci, et thank yoou. Vous, Chantal, et Em-A, un trio remarquable, différent, mais qui ne laisse pas indifférent. Merci pour cette claire et belle radioscopie.

  5. Chantal Faida
    14 mai 2014 at 13 h 11 min

    Emila tu es mon mentor, sois fièr de ce que tu as sémé en moi, un courage exceptionnel, Rose, la reine Amazone, tu nous a beaucoup manqué mais tu es gravée dans mon coeur, mon modèle parfait de femme courageuse, Cher Debellah tu es aussi différent, une plume talentueuse, des billets très poignants. Isabelle, Aksanti, merci de nous réunir ici pour parler Afrique, femme et blogueurs. Bonjour de Goma

  6. mareklloyd
    14 mai 2014 at 15 h 25 min

    Wouaahh,, Et bien Isabelle, je ne peux dire que cici:  »Qui de mieux qu’une personne exceptionnelle pour parler de autres personnes exceptionelles? »

    • isabellekichenin
      14 mai 2014 at 17 h 54 min

      Si j’avais su que Mondoblog était un tel remède anti-déprime, je serais venue plus tôt ;-). Merci les potes!

  7. Berliniquais
    15 mai 2014 at 0 h 00 min

    Vraiment un super billet sur deux femmes exceptionnelles que je suis ravi d’avoir rencontrées à Grand-Bassam. Merci à toi de nous permettre de mieux les connaître!

  8. JR (abcdetc)
    15 mai 2014 at 15 h 27 min

    Billet exceptionnel de sensibilité qui nous dévoile deux femmes exceptionnelles, dont je réalise soudain que je ne les connaissais qu’imparfaitement. Qu’y a-t-il comme expression pour dire le plus que plus ?
    Je tente de suivre au moins le conseil d’E-ma en prenant le temps de ce commentaire sourire, avant de m’empresser de partager ce billet autour de moi, avec la bonne vieille méthode du réseau (a)social.
    🙂

  9. Jule
    15 mai 2014 at 17 h 09 min

    Merci beaucoup Isabelle, un super texte comme chaque fois, et que d’amour, c’est beau, c’est bon! Hâte de vous revoir toutes les trois.

  10. isabellekichenin
    15 mai 2014 at 17 h 16 min

    Merci Jules et JR. Je sais que de nombreux autres blogueurs auraient fait l’objet de beaux portraits, mais le temps manquait. L’année prochaine … si on m’invite ;-). bises réunionnaises

  11. Réndodjo Em-A Moundona
    26 mai 2014 at 13 h 30 min

    Merci à tous! Aksanti ( je me mets au Swahili, lol)! Je vous ai croisé, je vous ai cotoyé, je vous ai entendu et je vous ai gravé dans mon coeur. Vous êtes aimables! Chantal et Isa, un remix peut être à la Réunion sinon au Congo pour d´autres projets de femmes dobout!

  12. 14 juin 2014 at 18 h 23 min

    Courage.

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