Mystiques tropiques

Diffusé depuis mars sur Next Libération puis sur Arte créative, le premier clip de Labelle est à l’image de sa musique : mystique, troublant et puissant. Un film ethno-futuriste réalisé par Lenz de Pixeldealer, fruit de la rencontre d’artistes mus par la même vision de La Réunion : Labelle et les plasticiens Kid Kréol & Boogie. Making off.

« In kuyèr do mièl / In poniyé safran / mok do lé grosèl / ek trwa grins piman ». La recette s’égrène tel un mantra : miel, safran, lait, gros sel, piment. Une décoction à réveiller les morts. Une mixture poétique qui semble convoquer – là ici tout de suite –  les codes des « servis », cérémonies d’hommages aux ancêtres.

Qui est cet homme, imposant comme un volcan, sorti des eaux pour embrasser tous les éléments à la fois ? Serait-il l’ « âme errante » suprême, l’Esprit de La Réunion ?

Kid Kréol & Boogie réussissent avec Lenz et Tika, de Pixeldealer, une prouesse : mettre en images l’univers ethno-futuriste de Labelle. Et le pari de réaliser le premier clip du producteur de maloya électronique était osé. Parce que l’album de Labelle titille tellement l’imaginaire, campe tant d’ambiances et d’émotions, qu’il semblait risqué d’y poser de l’image sans tomber dans le folklore et trahir l’alchimie subtile entre cet hier ancestral, mystique, et ce futur rassembleur qui en constituent l’essence.

Le plasticien Boogie signe le texte de "Lait sacré", co-signe la direction artistique du clip avec Kid Kréol et révèle une incroyable présence à l'écran.

À la direction artistique, Kid Kréol & Boogie ne trahissent pas le propos de Labelle. Mieux encore : ils le nourrissent. Parce que ces trois artistes partagent la même vision de La Réunion, et semblent travailler le même terreau, mais avec des techniques différentes : pour l’un, la musique, pour les deux autres, l’art plastique.

Ils se sont rencontrés dans un mini festival électro, dans un bar du chef-lieu réunionnais, et depuis ne se quittent plus. Ou presque. Kid Kréol & Boogie réalisent l’artwork de l’album Ensemble de Labelle. Déjà là, il ne s’agit pas d’une commande. Les plasticiens, « ethnographes » de l’imaginaire créole, poursuivent leurs travaux sur les « zamérantes*», et la musique de Labelle semble venir faire écho à leur série sur le cosmique.

 « On n’est plus du tout dans le discours des années 70. On a digéré la revendication d’une culture issue de l’esclavage » 

« On s’est vite rendu compte qu’on était sur la même longueur d’onde : Jérémy (Labelle) parle de la Réunion de façon contemporaine, sans tomber dans le folklore. On pose nous aussi notre travail dans le cadre universel. C’est la fameuse théorie du local et du global : plus tu creuses dans le local, plus ça t’emmène vers l’universalité », confie Kid Kréol.

Créés par Boogie, les costumes du clip évoquent le travail de Kid Kréol et Boogie, notamment une série sur les "zamérantes" masquées, ainsi que le rouge de leur série sur Saint-Expédit.

« J’aime la façon dont Kid Kréol & Boogie se réapproprient des matériaux ancestraux avec des moyens d’aujourd’hui. Je suis dans la même démarche. Du coup, on n’est plus du tout dans le discours des années 70. On a digéré la revendication d’une culture issue de l’esclavage », précise Labelle. Une vraie rencontre, donc, qui se transforme vite en heureux mariage créatif : « Lait sacré ».

« Cette transmission se fait d’abord par le lait maternel. Tout ça est là, en nous, sans passer par un apprentissage. »

Labelle propose à Boogie de lui écrire un texte. Le plasticien écoute la musique composée par Jérémy. « J’ai ressenti des sensations abstraites, de l’ordre du mystique », se souvient Boogie. Le texte emprunte le langage du « servis », la fameuse « recette », pour évoquer la transmission culturelle et cultuelle. « Cette transmission se fait d’abord par le lait maternel. Tout ça est là, en nous, sans passer par un apprentissage. Je ne pratique pas le servis, et pourtant notre pratique artistique se rapproche de ça. Il y a une sorte d’inné », explique Boogie, qui rend hommage à sa mère à travers ce texte.

making off clip Lait sacré

« Mon arrière grand-père est né à Mada. Mon grand-père est venu à La Réunion contre son gré, vendu par son village. Ça a brisé la chaîne culturelle dans la famille. Le travail qu’on fait est une manière de recréer ce lien et cette chanson une façon d’exprimer le culte aux ancêtres », précise le plasticien.
Finalement, Labelle ne posera pas ce texte sur la musique initialement prévue, mais en composera une autre, à partir de sons de valiha, instrument malgache. Boogie récitera le texte en voix pleine et en voix chuchotée, sur une rythmique de roulèr, kayamb et pikèr, et le jeune Sud-Africain Néo y posera des voix aigües, renforçant encore l’effet de transe entêtant.

Effets très spéciaux

« Lait sacré » était donc né … mais n’aurait pas dû être mis en image. C’est en effet un autre titre de l’album qui devait faire l’objet d’un clip. Ti bois* bien frotté ? Le « sort » en a décidé autrement. Les financements étant refusés, Labelle laisse carte blanche à ses amis. Kid Kréol & Boogie travaillent depuis un moment avec Lenz, de Pixeldealer. Ils passent des nuits entières à réaliser des time-lapses de ciels étoilés. Sans aucun moyen, ils s’emparent de « Lait sacré » et passent 4 mois à tourner aux quatre coins de l’île : Langevin, Bassin bleu, Cap La Houssaye, Le Brûlé, Sainte-Suzanne… Un travail aussi instinctif et bricolé qu’exigeant.

tournage
Pendant 4 mois, ils vont vivre « Lait sacré », tournant à 2h du mat’ dans des lieux improbables, sans story-board, habités par l’univers de ce morceau, si proche du leur. « Un jour on passait le week-end en gîte à Mare à Martin. On n’avait pas prévu de tourner, raconte Kid Kréol. On voit la brume qui monte sur le bassin, Boogie a pris son costume dans le coffre et on a tourné ».

making-off clip lait sacré (c) Pixeldealer

Personnage à part entière du clip, la nature a ainsi dicté nombre de plans. Quant aux « effets spéciaux », les passages de fumée proviennent de feuilles brûlées dans des bacs de peinture et l’effet kaléidoscopique a été réalisé grâce à de vieux prismes pour appareil photo dégotés dans une boutique chinois. « On était comme des cons à faire tourner la ficelle devant la caméra », rigole Kid Kréol.

Kid Kréol &Boogie en visionnage

Un clip à l’image de leur travail à tous les trois, en somme : réceptif à l’environnement, capable de redonner vie à de vieilles choses tout en maîtrisant parfaitement les compétences actuelles. Car Lenz n’a rien du vidéaste du dimanche. Le réalisateur et producteur travaille pour la publicité et s’offre ici une brillante parenthèse artistique. Résultat : un film puissant, animal poétique, cantique végétal, oraison minérale, transe génétique. Priyèr dann’ fenwar*.

Isabelle Kichenin

*zamérantes : âmes errantes, travail des plasticiens Kid Kréol & Boogie décliné en plusieurs séries, dont une de street art donnant à voir les « âmes » des vieilles bâtisses créoles à l’abandon.

* Ti bois : magie, sorcellerie

* Priyèr dann’ fenwar : prière dans la nuit, passage du texte du morceau « Lait Sacré »

 

 

 

 

 

 

 

 

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isabellekichenin
Auteure et rédactrice. Ile de La Réunion
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  5 comments for “Mystiques tropiques

  1. 25 avril 2014 at 22 h 06 min

    Surprenant mélange que cette musique électro a l’esprit vaudou. Le pari de la mise en images est brillamment relevé.
    Merci pour cette découverte qui démontre une fois de plus la riche créativité de la petite île de La Réunion.

  2. 26 avril 2014 at 10 h 50 min

    Merci Yannick! Contente que le travail et la démarche de cette jeune et brillante génération d’artistes réunionnais te plaise 🙂

  3. Emile Bela
    13 mai 2014 at 10 h 41 min

    J’aurais aimé avoir lu et relu ton blog plusieurs fois avant notre rencontre à Bassam pour discuter de ton style si particulier, si impressionnant.
    Vas-y Isa, vas-y plus loin pour le plaisir de tes lecteurs à commencer par moi.

    Amitiés,

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